Kéri Bouckat.
← Retour aux actualités

Tribune · 26 septembre 2026

Comment nous payons (2/7) : qui est vraiment exclu

Dans le premier article de cette série, j'ai laissé une question ouverte : qu'est-ce qui, dans la conception des systèmes actuels, fait que le liquide reste rationnel ? La réponse courante est qu'une partie de la population ne veut pas entrer dans le système financier. Vingt ans de terrain m'ont convaincu du contraire. L'exclusion financière n'est presque jamais un refus. C'est un résultat. Elle est produite par une série de seuils, franchissables un par un, et chacun de ces seuils est une décision d'ingénierie ou de réglementation prise ailleurs.

Commençons par ne pas parler des exclus en général. La catégorie est trop large pour être utile. Il s'agit d'une commerçante de marché qui encaisse deux cents petites sommes par jour, d'un chauffeur payé course par course, d'un exploitant agricole dont les revenus arrivent deux fois l'an, d'un salarié payé en espèces par un employeur qui ne déclare pas. Ces personnes manipulent de l'argent en permanence. Elles ne sont pas hors de l'économie. Elles sont hors de sa trace.

Le premier seuil est l'identité. Un établissement de paiement n'a pas le droit d'ouvrir un compte à quelqu'un qu'il ne peut pas identifier : c'est le sens même du KYC, et ce n'est pas une lourdeur administrative mais une obligation réglementaire dont dépend son agrément. Or la Banque mondiale estime à environ 850 millions le nombre de personnes dépourvues de preuve d'identité officielle dans le monde, dont près de la moitié en Afrique subsaharienne. Autrement dit, pour une part importante de la population, l'exclusion financière ne commence pas à la banque. Elle commence à l'état civil.

Le deuxième seuil est le prix. Les barèmes de transfert et de retrait sont construits par tranches, et une tranche se comporte comme un forfait à l'intérieur de son intervalle. Le résultat est mécanique : plus le montant est petit, plus la commission pèse lourd en proportion. Celui qui déplace de très petites sommes paie proportionnellement le plus cher. Pour lui, tout retirer en une fois et rester en espèces n'est pas de la méfiance : c'est le calcul juste.

Le troisième seuil est la disponibilité réelle du service. Un réseau d'agents se mesure sur une carte, mais il s'éprouve dans la journée. Un agent qui n'a plus de liquide ne peut pas servir un retrait ; un agent qui n'a plus de monnaie électronique ne peut pas encaisser un dépôt. La gestion de cette liquidité est l'une des difficultés opérationnelles les plus tenaces du métier, et elle est invisible dans les statistiques de couverture. Pour l'utilisateur, un agent à sec est une agence fermée — et deux échecs suffisent à le ramener durablement au cash.

Le quatrième seuil est la preuve. L'emploi informel représente une très large majorité de l'emploi sur le continent. Cela signifie des revenus réels mais non documentés : pas de bulletin de paie, pas d'états financiers, pas d'historique de transactions. Quand cette personne demande un crédit, on ne lui refuse pas parce qu'elle est insolvable. On lui refuse parce que le dossier ne peut pas être constitué. La différence est capitale : le système ne mesure pas le risque, il mesure la documentation disponible, et il traite l'absence de document comme un risque.

Ces quatre seuils ne sont pas mon interprétation. Ils ressortent des enquêtes. Lorsque la Banque mondiale interroge directement les adultes sans compte sur leurs raisons, les réponses qui dominent sont toujours les mêmes : je n'ai pas assez d'argent pour que cela vaille la peine, c'est trop cher, c'est trop loin, il me manque les papiers, je n'ai pas confiance. « Je n'en veux pas » n'arrive jamais en tête. La volonté n'est pas le facteur limitant.

Il existe un cinquième seuil, plus discret, et c'est celui dont nous sommes directement responsables en tant que concepteurs. Un parcours d'inscription pensé pour un smartphone récent exclut celui qui a un téléphone simple. Un formulaire rédigé en français administratif exclut celui qui ne le lit pas couramment. Un service client joignable aux heures de bureau exclut celui qui travaille précisément à ces heures-là. Aucune de ces décisions n'a été prise contre quiconque. Toutes produisent pourtant le même effet qu'une interdiction.

C'est ce qui rend le sujet traitable. Un seuil réglementaire, un barème, une architecture de réseau, un formulaire : ce sont des objets construits, donc modifiables. Là où l'on dit « les gens préfèrent le liquide », il faut lire « nous n'avons pas encore rendu l'alternative meilleure pour eux ». La formulation change tout, parce qu'elle désigne un travail à faire plutôt qu'une fatalité culturelle à constater.

Reste une objection sérieuse : même en abaissant ces seuils un par un, un utilisateur qui doit choisir entre trois réseaux qui ne communiquent pas entre eux reste devant un système plus compliqué que son portefeuille. C'est la question de l'interopérabilité, et c'est le sujet du prochain article.

Sources : Global Findex Database, Banque mondiale — motifs déclarés de non-détention de compte ; ID4D Global Dataset, Banque mondiale — estimation des personnes sans preuve d'identité officielle ; Organisation internationale du travail, Women and Men in the Informal Economy — part de l'emploi informel en Afrique ; GSMA, State of the Industry Report on Mobile Money — gestion de la liquidité des agents.

Kéri Bouckat · keribouckat.me