Kéri Bouckat.
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Tribune · 3 septembre 2026

Comment nous payons (1/7) : le vrai coût du cash

Premier volet d'une série de sept articles consacrés à la manière dont nous payons. On présente souvent l'argent liquide comme le moyen de paiement gratuit par excellence. Pas de frais, pas d'intermédiaire, pas de compte à ouvrir : un billet passe de main en main et la transaction est réglée. C'est une illusion comptable. Le cash a un coût. Il est simplement payé par tout le monde, en permanence, et par personne en particulier. C'est ce qui le rend invisible.

Le coût matériel, d'abord. Produire, sécuriser, transporter, compter, stocker, détruire et remplacer des billets mobilise des chaînes entières : imprimeries, convoyeurs blindés, coffres, agents de caisse, assurances. Une étude relayée au Maroc évaluait l'ensemble de ces frais à environ 0,8 % du PIB du pays. Un chiffre à manier avec prudence d'un pays à l'autre, mais l'ordre de grandeur donne une idée : c'est une fraction de la richesse nationale consacrée uniquement à faire circuler du papier.

Le coût du risque, ensuite. Un billet volé est perdu. Un billet brûlé est perdu. Un billet remis à la mauvaise personne est perdu. Aucun recours, aucune preuve, aucune contestation possible. Le cash transfère intégralement le risque sur celui qui le porte — et celui qui le porte est le plus souvent celui qui a le moins de marge pour l'absorber.

Le coût du temps, encore. Faire la queue pour retirer. Faire la queue pour déposer. Compter, recompter, vérifier les faux. Attendre qu'un fournisseur ait la monnaie. Chaque minute passée à manipuler des espèces est une minute non productive, multipliée par des millions de transactions quotidiennes.

Le coût de l'invisibilité, enfin. C'est le plus lourd et le moins visible. Une transaction en cash ne laisse aucune trace. Cela signifie qu'un commerçant ne peut pas prouver son chiffre d'affaires quand il demande un crédit, qu'un salarié payé en espèces ne peut pas justifier ses revenus, qu'une entreprise ne peut pas démontrer qu'elle a payé ce qu'elle devait. L'absence de trace n'est pas une liberté : c'est une exclusion. Elle ferme l'accès au crédit, à l'assurance, à la formalité, à la protection sociale.

On pourrait penser que ce diagnostic appartient au passé. Le continent traite aujourd'hui près des trois quarts du volume mondial de l'argent mobile. Le Gabon lui-même a vu son nombre de comptes de monnaie électronique progresser de plus de 30 % en 2025, et le paiement marchand par téléphone y croît de près de 30 % sur un an.

Et pourtant. Un rapport publié en juin dernier par la Fondation Mo Ibrahim, le Yale International Leadership Center et une plateforme bancaire numérique ghanéenne pointe un fait dérangeant : plus de 90 % de la valeur reçue en argent mobile est retirée en espèces presque immédiatement. L'infrastructure numérique existe. Le comportement économique, lui, reste celui du cash. Autrement dit, nous avons construit des autoroutes et nous continuons à marcher à côté.

Reste la question qui mérite qu'on s'y arrête, plutôt que de répéter que les gens préfèrent le liquide. Les gens ne préfèrent pas le liquide. Ils préfèrent ce qui est accepté partout, ce qui ne coûte rien à l'usage, ce qui ne les expose pas à une commission à chaque mouvement, et ce qui ne leur demande pas de choisir entre trois réseaux qui ne se parlent pas. Tant que retirer en espèces reste la façon la plus simple de sortir de ces contraintes, le cash gagnera — non pas parce qu'il est bon, mais parce que les alternatives ne le sont pas encore assez.

Si le coût du cash est réel, alors chaque transaction qui bascule vers un support traçable est un gain net pour l'économie : moins de perte, moins de risque, moins de temps perdu, plus de preuves. La question n'est donc pas de savoir comment convaincre les gens d'abandonner le liquide. Elle est de savoir ce qui, dans la conception des systèmes actuels, fait que le liquide reste rationnel. J'ouvrirai cette question dans le prochain article de la série, en regardant de plus près qui est réellement exclu des circuits financiers — et pourquoi ce n'est presque jamais une question de volonté.

Sources : étude relayée par L'Observateur du Maghreb (coût du cash ≈ 0,8 % du PIB marocain, 2024) ; rapport Affinity Africa / Mo Ibrahim Foundation / Yale ILC (juin 2026) ; Notes de conjoncture sectorielle DGEPF, T4 2025 et T1 2026.

Kéri Bouckat · keribouckat.me